CHINE (La République populaire) - Histoire


CHINE (La République populaire) - Histoire
CHINE (La République populaire) - Histoire

Près d’un demi-siècle après la naissance dans la violence de la république populaire de Chine, le cours de l’histoire chinoise apparaît plus stable, mais non dépourvu d’interrogations multiples. Symbole de la plus grande révolution communiste survenue dans le Tiers Monde, et réceptacle de nombreux espoirs révolutionnaires, la Chine est aussi la victime de la plus tragique des utopies radicales à l’ère maoïste. Elle a retrouvé, après la mort de son fondateur en 1976, l’ordre public et la paix civile, sans lesquels aucune tentative de modernisation n’était viable. De 1979 à sa mort en 1997, Deng Xiaoping (né en 1904), le dernier des grands fondateurs de la révolution chinoise, est resté l’homme clé du régime. Malgré le coup d’arrêt dû aux événements de 1989, la Chine populaire accélère son développement économique et son ouverture au monde extérieur, renoue avec l’héritage culturel et historique national, et engage une expérience de réforme en profondeur de la société communiste.

Ainsi, après des années de changements dans la contrainte – l’instauration de la collectivisation, la révolution maoïste dans l’appareil politique et administratif, la destruction de la culture classique –, les successeurs de Mao surmontent l’héritage politique et idéologique de celui-ci. Appuyés au moins sur le consentement implicite d’une population lasse d’expériences et soucieuse de bien-être, ils retrouvent aussi la recherche toute confucéenne du bon gouvernement par l’équilibre, et non plus dans la poursuite de l’utopie.

Mais ce nouveau sentier d’équilibre – entre le maintien des institutions de la révolution communiste et les réformes économiques indispensables, entre l’indépendance du pays et sa modernisation technologique, entre la libéralisation politico-culturelle et le maintien d’un pouvoir central sans fondation démocratique – pose de multiples énigmes. L’entreprise de la réforme du communisme peut-elle survivre à Deng Xiaoping? Les progrès économiques très rapides obtenus depuis 1978, et qui ont, pour la première fois depuis 1957, permis d’élever le niveau de vie de la population chinoise, seront-ils poursuivis au même rythme, tandis que la population croît toujours de près de 1,5 p. 100 par an? Ayant appliqué, à partir du milieu des années 1970, une politique d’équidistance entre Washington et Moscou, la Chine paraît condamnée, malgré l’éclatement de l’Union soviétique, à osciller dans sa politique extérieure: retrouvera-t-elle les moyens d’un rôle mondial, ou même simplement régional? Confrontée également au succès éclatant des nouveaux pays industrialisés d’Asie, parmi lesquels figurent Hong Kong, Taiwan et Singapour – trois États de culture et de population chinoises –, persistera-t-elle dans son programme patriotique de reconquête, même pacifique, de son aire nationale, ou au contraire laissera-t-elle plus encore pénétrer en Chine les influences, à la fois productivistes et émollientes, de la Chine d’outre-mer?

Quand l’Armée rouge et le Parti communiste chinois conquirent le pouvoir par la guerre civile, la Chine comptait environ 500 millions d’habitants, des ressources alimentaires inférieures à 200 kilogrammes de céréales par tête, une industrie embryonnaire et une influence extérieure réduite à néant. Après trente ans de maoïsme, le bilan restait limité: près d’un milliard d’habitants ne disposant guère que de 240 kilogrammes de céréales par tête, une industrie vouée à la reproduction élargie du schéma stalinien, une influence extérieure contrecarrée par des divagations idéologiques et les soubresauts de la révolution culturelle – en Indochine, par exemple, l’influence chinoise tombait au plus bas niveau de son histoire. Par la suite, une ère de réformisme pragmatique, en dépit des réticences de l’appareil et de l’indiscipline sociale, a permis de commencer la modernisation de la Chine, au prix d’une modération de son expression politique. Mais, en l’an 2000, quelle que soit l’habileté de ses dirigeants, la Chine comptera au moins 1,2 milliard d’habitants, et n’aura même pas mis fin à sa croissance démographique. Le Parti communiste chinois admet que le pays se trouvera encore pour les cent prochaines années dans une phase très primaire de construction du socialisme, et n’accédera pas avant ce terme au statut de pays moyennement développé. Après la tentation idéologique de trouver un raccourci communiste vers le statut de grande puissance, la Chine populaire est, pour de nombreuses décennies, confrontée aux choix et aux conflits de sa modernisation.

1. L’instauration du communisme classique (1949-1955)

La victoire du communisme chinois en 1949 n’est le fait ni d’une révolution classique, comme en 1917 à Petrograd, ni d’un rapport de forces international, comme dans les démocraties populaires européennes en 1946-1947; elle est l’aboutissement de décennies de guerre civile, au cours de laquelle l’Armée rouge a fondé plusieurs gouvernements soviétiques et administré jusqu’à 80 millions d’habitants: c’est un pouvoir et ses rouages largement testés qui sont appliqués à la Chine entière en 1949.

Mais cette victoire n’est pas totale: communistes et idéologie révolutionnaire sont absents des villes d’où ils ont été éradiqués par Tchiang Kai-chek en 1927; le ralliement antijaponais, tantôt par patriotisme chez de nombreux intellectuels, tantôt par réflexe d’autodéfense dans la paysannerie, a joué un plus grand rôle que la volonté de révolution sociale. Les deux tiers de la Chine, conquis par une offensive militaire classique au cours de l’année 1949, n’ont guère eu l’expérience d’un mouvement communiste: celui-ci y manque de cadres et suscite souvent la méfiance.

Par-delà la «libération», que le nouveau régime célébrera symboliquement le 1er octobre, les révolutionnaires chinois devront d’abord instaurer leur ordre politique à l’échelle nationale, avant d’engager la construction du communisme dans leur pays: le bouleversement de la société servira, par d’immenses campagnes de masse, à cette première fin, tandis que le second objectif est envisagé, durant cette phase du régime plus orthodoxe et proche du régime soviétique, essentiellement sous l’angle de la croissance industrielle.

La prise du pouvoir dans la société chinoise (1949-1952)

L’avènement du régime

De Pékin à Canton (2 300 km) en moins de six mois: telle fut la dernière phase, mi-guerre classique, mi-débandade pour l’armée du Guomindang (lequel avait préparé son repli à Formose depuis deux ans déjà), d’une guerre civile interminable. Miséreux, miné par une inflation galopante, ensanglanté par la guerre, le pays aspirait avant tout à l’ordre: dans ce domaine, l’Armée rouge, plus disciplinée, soumise à l’appareil et aux préceptes du Parti communiste, bénéficiait d’une réputation d’honnêteté flatteuse. Tout comme nombre de jeunes patriotes chinois avaient rejoint la guérilla communiste pour résister aux Japonais, nombre de bourgeois, d’employés et d’intellectuels chinois accueillirent la victoire du communisme avec soulagement: plus de 2 millions de départs (soldats, hiérarchie du Guomindang mais aussi grands capitalistes et certains intellectuels) limitaient au demeurant la tâche du Parti communiste.

Prendre le pouvoir dans toute la société, avant de conquérir également la pensée, mais le faire par étapes, sans effrayer l’ensemble de la population, telle fut la stratégie politique de Mao Zedong et de son parti. D’un côté, les thèmes rassurants dans leur modération et leur souci unitaire dans la guerre antijaponaise étaient toujours en vigueur: Front uni, notamment, avec ses huit partis démocratiques et sa pléiade de personnalités «indépendantes», qui eurent l’honneur formel, au sein de la Conférence politique et consultative du peuple chinois (C.P.C.P.C.), de créer «provisoirement» les institutions politiques définitives du régime: notamment, un Conseil des affaires de l’État et une kyrielle de ministères centraux calqués sur le modèle soviétique. Cette politique du Front uni ne s’est jamais démentie, sauf pendant les années de tourmente maoïste du Grand Bond, et surtout de la révolution culturelle: aujourd’hui encore, la C.P.C.P.C. et ses membres, choisis par le Parti communiste parmi les élites traditionnelles de la société, constituent une sorte de chambre haute nommée du régime chinois.

Mais l’autre réalité est l’installation sans coup férir de la dictature au nom du prolétariat, slogan au cours de l’été de 1949. L’essentiel de la prise du pouvoir fut militaire, et ce furent les officiers et les soldats de l’Armée rouge qui prirent possession des administrations et des entreprises. Le pouvoir de la Chine nouvelle fut surtout dévolu aux six chefs de régions militaires qui étaient également secrétaires du parti pour leur zone. Le premier article des Œuvres de Mao postérieures à la victoire concernait l’Armée rouge et sa tâche, au centre de l’édification économique du pays. Pour une bonne part, les premiers bouleversements de la société chinoise allaient découler d’expériences déjà menées dans les bases rouges d’avant 1949. Quant à la nouvelle hiérarchie politique, elle allait figer, pour près de trente ans, l’ordre dirigeant de l’époque de Ya’nan. Depuis le simple soldat de l’Armée rouge, qui allait voir, avec sa famille, la réforme agraire puis la collectivisation paysanne lui assurer une sécurité matérielle et parfois une place de choix, jusqu’aux dirigeants nationaux, enceinte fermée où n’accéderaient plus les nouveaux venus, ce fut la phalange de l’ère révolutionnaire qui forma l’armature politique et administrative de la Chine populaire.

Les mouvements de masse

Pour étendre la révolution à la société et généraliser son pouvoir, le Parti communiste entreprit, de 1949 à 1952, plusieurs grandes «campagnes de masse» sans précédent. Certes, la tradition léniniste contient déjà ces grandes campagnes politiques, empreintes d’émulation mutuelle et marquées aussi par l’autoépuration, au sein du parti, des éléments défaillants ou corrompus. L’autocritique, le contrôle parallèle de la hiérarchie administrative, l’accent sur la reconnaissance des fautes, la croyance en l’amélioration de l’homme et de sa pensée (et par conséquent aussi en la transformation par la force de celle-ci) font également partie du legs confucéen et de la tradition impériale chinoise. Mais, au carrefour de ces traditions, la Chine communiste allait innover par l’ampleur et les méthodes. Persuader et contraindre, terroriser et éduquer, transformer et contrôler: cette dualité d’objectifs et de méthodes est au cœur de chacun des mouvements lancés par Mao Zedong. La loi sur le mariage et celle sur la réforme agraire (1950) furent les plus importantes à l’échelle du pays. La première mettait fin, par une vague de divorces rendus possibles et même encouragés, à l’oppression traditionnelle des femmes, paysannes notamment. Mais elle était aussi une arme contre les notables et les récalcitrants, brisant une partie des sujétions familiales de l’ancienne société. La réforme agraire, entreprise depuis plus de trois ans dans les zones libérées, allait se poursuivre jusqu’à la fin de l’année 1951: la création d’une petite paysannerie libre sur ses parcelles, l’abolition de la tutelle, économique mais aussi sociale et politique, des propriétaires fonciers allaient de pair avec l’organisation de la paysannerie en assemblées et associations de masse. Très violente, y compris par le déchaînement local des «excès» paysans, la campagne de la réforme agraire mettait en fait en place les relais politiques locaux qui allaient servir à la collectivisation, quelques années plus tard.

D’autres campagnes de masse furent plus directement répressives. Chasse aux «contre-révolutionnaires» en 1951, qui prendra dans ses filets des intellectuels et des religieux autant que des membres de sociétés secrètes ou des partisans de l’ancien régime, campagne contre les «trois anti» (1951) épurant le parti de ceux qui se sont laissé corrompre après la victoire, et contre les «cinq anti» (1952) qui mettra au pas la bourgeoisie économique, en faisant changer de mains le pouvoir réel dans les entreprises, privées ou non: il n’est jusqu’aux événements extérieurs, comme la guerre de Corée, qui ne donnent l’occasion de lancer une campagne sur le thème patriotique «aider la Corée, résister à l’Amérique» et ne contribuent à imposer l’autorité centrale contre les tendances centrifuges des cadres et administrations locaux.

Autant que l’épuration des ennemis politiques et des classes sociales récalcitrantes (ce sont essentiellement les propriétaires fonciers et certains milieux urbains qui la subissent de plein fouet), ces campagnes créent à la fois l’appareil du Parti communiste, relativement restreint (6 millions de membres au début des années 1950, 44 millions à la fin des années 1980), et un rapport dynamique avec la population. Assemblées de lutte et de dénonciation ou d’autocritique mutuelle, «récits d’amertume» du passé d’avant 1949, rôle clef du repentir et de la «réforme de la pensée» chez l’individu, exaltation de héros et de groupes exemplaires, depuis les soldats de la Longue Marche jusqu’aux paysans pauvres, autrefois marginalisés, aujourd’hui transformés en porte-voix; création d’un vivier de cadres futurs, à travers la sélection d’activistes qui se sont révélés pendant les campagnes de masse, et le rôle clef d’associations comme la Ligue de la jeunesse communiste, qui sert de sas pour l’entrée au Parti communiste (y compris pour ses dirigeants: quatre d’entre eux, dont Hu Yaobang, deviendront membres du bureau politique du parti pendant les années 1980...); contributions volontaires et amendes ou confiscations enfin, qui seront une des ressources de l’économie planifiée. Mais, pendant toute cette période où le Parti communiste façonne la société nouvelle, Mao Zedong respecte un principe tactique: aussi violentes que puissent être les méthodes des campagnes politiques, elles ne visent que des cibles délimitées, et ne font qu’effleurer l’ensemble de la population, tout en lui donnant la possibilité de participer à des mouvements majoritaires. En 1958, Mao confiera que cette période fit «deux ou trois millions de victimes», soit environ 5 p. 1 000 de la population chinoise: plus que la sous-estimation possible de ce chiffre, c’est évidemment son imprécision qui est révélatrice.

L’alliance sino-soviétique (févr. 1950) et la guerre de Corée (juin 1950-nov. 1953)

Mao Zedong à Moscou

Soviétiques et communistes chinois avaient un passé chargé à apurer. La lourdeur, et en même temps les volte-face et les maladresses, de Staline et des bolcheviks dans la conduite des affaires chinoises de 1920 à 1929 (après cette date, ils perdirent tout contrôle du Parti communiste chinois), les exigences diplomatiques de la «construction du socialisme dans un seul pays» par l’Union soviétique, qui avait préservé jusqu’au dernier jour ses relations avec le régime républicain chinois, et enfin l’apparition, avec l’ascension de Mao Zedong à la tête de son parti entre 1937 et 1942, d’un grand pôle révolutionnaire entièrement indépendant des directives de Moscou ne pouvaient favoriser les relations entre les deux pays. N’était l’échelle de la Chine, Mao Zedong serait apparu comme un Tito oriental, suspect par principe aux yeux de Staline.

La guerre sino-japonaise avait d’ailleurs vu quelques tentatives, intéressantes quoique mort-nées, d’établir de meilleurs rapports entre la guérilla de Ya’nan et les États-Unis, engagés provisoirement dans le même combat. Des diplomates américains, réalistes ou révoltés par l’inefficacité du régime Guomindang, rejoignaient l’initiative conduite par Zhou Enlai et ses hommes (essentiellement des journalistes de l’agence de presse de la guérilla, qui devait fournir le cadre diplomatique chinois de l’après-guerre): rencontres à Chongqing ou Ya’nan, médiations envisagées un temps et lobby favorable aux communistes chinois qui équilibrait un tant soit peu le lobby pro-Guomindang aux États-Unis. À ces signes, on devine que les dirigeants chinois, qui avaient épuré leur parti en 1942 de la faction pro-soviétique, n’avaient pas d’affection particulière pour Moscou.

Mais la guerre froide devait en décider autrement. Quand la guerre civile s’achève en Chine, l’affrontement des Alliés d’hier autour de Berlin est vieux d’un an, la rupture des gouvernements à participation communiste en Europe date de deux ans. Moscou compte ses fidèles, l’Amérique a mis en place sa doctrine du containment anticommuniste. La Chine populaire ne sera reconnue par aucun pays important du monde occidental (hormis la Grande-Bretagne, liée par sa présence à Hong Kong), mais seulement par des neutres, des voisins mineurs et par le concert des démocraties populaires. Aux États-Unis, le thème de la «perte de la Chine», sur lequel sera édité un Livre blanc officiel, sera une des bases de départ de la chasse aux sorcières maccarthyste: pour longtemps, les diplomates américains seront paralysés dans leur attitude vis-à-vis de la Chine. L’Asie orientale n’avait pourtant fait l’objet d’aucun partage d’influence à Yalta, à la différence de l’Europe: seule la Corée, où le 38e parallèle délimitait l’avancée extrême des troupes soviétiques en guerre contre le Japon, et la Mandchourie (où les Soviétiques démonteront les usines japonaises) avaient été mentionnées dans les discussions entre les Alliés.

Aussi Mao Zedong – qui avait été puissamment aidé dans la phase terminale de la guerre civile par l’Union soviétique – quitta pour la première fois de sa vie la Chine pour Moscou, où il mena deux mois de négociations avec Staline. Que sait-on réellement de ces longs pourparlers, dont certains des protagonistes ne révéleront que trente ans plus tard quelques bribes ou notes d’atmosphère? Staline aurait d’abord voulu humilier Mao (tardant deux heures à le recevoir lors de leur premier entretien au Kremlin...), Mao rentrant à Pékin aurait confié aux siens que «cela avait été aussi difficile que d’arracher un morceau de viande de la bouche d’un tigre». Et, pourtant, jamais Staline n’avait auparavant aidé quiconque sans en exiger une dépendance totale: la Chine populaire, elle, échappa à la tutelle des organes policiers et à la manipulation des directions politiques qui étaient le lot de tous les autres pays communistes, satellites de Moscou.

La Chine et l’Union soviétique signent en février 1950 un traité d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle pour trente ans, que les deux pays laisseront expirer sans bruit en 1980, quelques mois après l’invasion de l’Afghanistan par Moscou. Outre la promesse d’une intervention soviétique en cas d’agression extérieure, et le retour de la Mandchourie à la Chine, l’aspect essentiel du traité réside dans la mise en place, parachevée par des documents ultérieurs, du plus important courant d’assistance économique et technologique jamais décidé entre deux gouvernements. Certes, l’aide soviétique est à crédit, et non gratuite; de plus, les besoins nouveaux créés par la guerre de Corée en fausseront l’application: mais ils conduiront aussi l’Union soviétique à augmenter sa mise. En l’espace de sept ans, plus de 2 milliards de dollars de matériels et d’usines soviétiques, ainsi que des dizaines de milliers de techniciens et de conseillers, prendront la route de la Chine.

La Chine dans les guerres de Corée et d’Indochine

L’engagement de la Chine populaire dans les principaux conflits de la guerre froide allait la contraindre plus encore à «pencher d’un seul côté», vers l’Union soviétique, comme l’avait dit Mao Zedong en 1949. Le rôle effectif de la Chine dans le déclenchement de la guerre de Corée reste discuté: l’habiletè tactique de Kim Il-s face="EU Caron" サng, jouant simultanément de ses protecteurs communistes (Pékin et Moscou) pour obtenir un soutien à sa politique agressive, et l’imprudence de déclarations américaines, qui négligeaient d’inclure la Corée du Sud dans le périmètre de protection américain, furent sans doute plus décisives. Mais la Chine populaire, guère préparée à soutenir si rapidement un conflit classique, fut amenée par la défaite de la Corée du Nord et l’avancée des troupes des Nations unies vers le fleuve Yalu à lancer ses «volontaires» dans un conflit qui allait durer près de trois ans. Près de 800 000 victimes, dont un des fils de Mao, une dépendance militaire et financière accrue par rapport à l’Union soviétique, tout cela pour aboutir finalement à un armistice maintenant la division coréenne au 38e parallèle: le bilan ne fut guère favorable à la Chine, qui y acquit toutefois l’armement conventionnel et l’entraînement à la soviétique dont elle manquait jusque-là.

En Indochine, l’engagement chinois resta plus limité, mais fut plus réussi. La collaboration entre nationalistes vietnamiens et communistes, contre la répression française au Tonkin puis contre le Japon, avait scellé des liens historiques; dès 1950, la Chine entreprit d’aider le Vietminh contre l’armée française, livrant armes et munitions, participant aux combats et allant jusqu’à dépêcher quelques-uns de ses meilleurs généraux autour de Dien Bien Phu en 1954. Clandestin, l’engagement prolongeait la lutte anticoloniale des communistes chinois, sans représenter une escalade mondiale analogue à la guerre d’Indochine: il ne fut révélé dans son ampleur qu’en 1978-1979, lors de la dispute sino-vietnamienne consécutive à la deuxième guerre d’Indochine.

Aussi la Chine fut-elle en mesure de peser sur le règlement de la première guerre d’Indochine lors de la conférence de Genève en 1954. Dès cette époque, la Chine paraît avant tout soucieuse de limiter son affrontement avec les États-Unis, et de maîtriser son espace régional: aussi Zhou Enlai, ministre des Affaires étrangères et négociateur chinois à Genève, conseilla-t-il au Vietminh d’accepter la division du Vietnam de part et d’autre du 18e parallèle, plutôt que d’insister sur sa réunification immédiate. Sous l’attitude de combattant du camp socialiste perçait déjà la stratégie du cavalier seul qui caractériserait la Chine après 1960.

La Chine adoptait ainsi, à l’intérieur de son alliance avec l’Union soviétique, un rôle marquant dans le Tiers Monde. Sa diplomatie régionale, qui permit en 1954 des accords avec l’Inde de Nehru et la Birmanie, le confirma. À la conférence afro-asiatique de Bandung, en avril 1955, Zhou Enlai posa la Chine en champion de la lutte anticoloniale, mais aussi de la coexistence pacifique, tout en refusant la mise en cause de l’Union soviétique par une partie des participants.

2. Du socialisme en débat à la lutte des factions (1956-1965)

Après les bouleversements de la prise du pouvoir, l’ère du premier plan quinquennal (1953-1958) débuta par une phase de croissance régulière. Sur le plan politique, le régime achevait la construction de ses institutions, avec notamment la Constitution de 1954; s’il lançait, à l’occasion, des campagnes de réforme de la pensée, particulièrement dans le domaine des lettres et de la philosophie, il s’abstenait d’initiatives spectaculaires. La mise en place du plan (dont les objectifs ne furent vraiment annoncés qu’en 1955), une transformation des campagnes chinoises étalée dans le temps (coopération de la main-d’œuvre individuelle à partir de 1952, création d’un système étatique d’achat, de livraison, de vente et de stockage des céréales en 1953) préparaient une construction du communisme par étapes, proche du modèle soviétique sur le plan industriel, mais mieux encadrée et plus progressive que n’avait été le stalinisme dans les campagnes.

Rétrospectivement, cette époque est devenue une référence classique du socialisme chinois, marquée en particulier par le succès gouvernemental dans sa gestion financière (à partir de 1953, les fonds utilisés pour les investissements représentent plus de 25 p. 100 du produit national) et par la rapide montée en puissance des projets industriels et miniers (plus de 18 p. 100 de croissance industrielle annuelle pour le premier plan). Le niveau de vie s’accroît, parfois très vite pour ceux qui bénéficient des nouveaux emplois industriels et administratifs; «capitalistes nationaux», ingénieurs et intellectuels, après les épreuves des premiers temps, retrouvent le calme. La seule purge notable est celle d’un dirigeant régional du Parti communiste, Gao Gang, responsable de la Mandchourie et jugé trop indépendant de Pékin, ou trop proche de Moscou, comme on l’apprendra plus tard.

Mais cet équilibre est précaire. Au sommet, Mao Zedong veut hâter la construction du communisme, et s’emporte contre ceux qui lui en présentent les difficultés. Le coup d’envoi de la radicalisation est donné dès juillet 1955, quand Mao, contre l’avis de ses conseillers en matière économique et rurale, décide de procéder à une collectivisation instantanée de l’agriculture: dès décembre 1955, tous les paysans chinois ont été intégrés dans des coopératives qui, pour demeurer calquées sur le village naturel et fondées sur les rapports privés de chacun, n’en représentent pas moins une immense rupture avec le passé. Menée avec l’appui d’innombrables cadres ruraux et le soutien des paysans pauvres, cette collectivisation est un succès relatif, en dépit de la résistance passive de la paysannerie qui apparaît çà et là. Mao en retiendra que son intuition peut être plus juste que les avis des experts et le précédent soviétique.

À l’extérieur, la déstalinisation menée par Khrouchtchev, révélée dans son ampleur au XXe congrès du P.C.U.S. de janvier 1956, entraîne des bouleversements dans tout le camp communiste. Cette année 1956 sera importante pour la Chine aussi, faisant apparaître des clivages fondamentaux.

Déstalinisation et débats de ligne (1956-1957)

Mao critique de la voie soviétique

Encouragé par la rapidité de la collectivisation agraire, Mao Zedong lance à partir de janvier 1956 plusieurs initiatives. D’une part, une tentative d’accélérer la croissance agricole, qui échouera aussitôt mais préfigure le Grand Bond en avant. Industrie et commerce urbains sont également collectivisés en deux mois. Mais, d’autre part, Mao remet en cause les dogmes staliniens de la planification économique et de l’omniscience du Parti communiste. En janvier 1956, Zhou Enlai lance un appel à la collaboration de tous les intellectuels patriotes, reconnaissant que la majorité ne sont pas communistes. En avril, dans un document resté célèbre (Les Dix Grandes Relations ), Mao critique implicitement la voie soviétique appliquée à la Chine et cautionne les réflexions réformistes: ce pragmatisme nouveau est aussi un écho de la réforme khrouchtchévienne, qui bat son plein à Moscou. En mai 1956 apparaît le slogan libéral: «Que cent fleurs s’épanouissent et que cent écoles de pensée rivalisent.» Il coïncide avec de profondes hésitations, parmi les dirigeants chinois, sur la conduite à tenir face à la déstalinisation. D’abord modérément favorables à celle-ci (avr. 1956), et observant avec patience le dégel polonais et les événements de Hongrie, les dirigeants chinois finiront par appeler l’armée soviétique à intervenir à Budapest, et défendront, en décembre 1956, la mémoire de Staline.

C’est que Mao, parfois pragmatique et ouvert dans sa critique (notamment économique) du stalinisme, est en même temps acharné à défendre un tournant vers le volontarisme économique et une transformation communiste plus rapides. Ce dédoublement est à l’origine de bien des méprises, ou des duperies.

Les Cent Fleurs

Dans l’hiver de 1956-1957, Mao éprouve des difficultés à lancer une campagne de rectification de l’appareil communiste, pourtant annoncée au VIIIe congrès du P.C.C. (sept. 1956). Il s’appuie plus encore sur les mécontentements de la population chinoise, cautionnant, pour la première fois dans un régime communiste, l’existence de «contradictions au sein du peuple» en février 1957. D’avril à juin 1957, ces incitations débouchent enfin, avec la campagne des Cent Fleurs, sur sept semaines de liberté d’expression considérable, où les langues se délient: revues, affiches murales, assemblées, y compris dans des organes communistes. Étudiants, intellectuels mais aussi ouvriers et paysans proches des grandes villes se lancent dans une contestation qui dérive aussitôt vers la mise en cause du Parti communiste.

Le réveil est rude. Le 7 juin 1957, le Parti communiste bouleverse le climat politique en lançant une grande «campagne antidroitière» dirigée contre tous les hétérodoxes. Elle durera sept mois, fera déporter des centaines de milliers de personnes (principalement des citadins) et laminera toute velléité de critique ou d’expression un tant soit peu divergente des slogans officiels.

Mais cette répression des critiques n’est pas une défaite pour Mao, qui les avait pourtant cautionnées. Au contraire, la remise en ordre affecte aussi les cadres communistes qui s’étaient opposés, au nom de contraintes objectives, aux objectifs ambitieux de Mao. Épuration et allégement des administrations centrales, envoi de nombreux cadres à la production: les objections disparaissent, et Mao lance en quelques mois plusieurs mouvements de masse qui commencent à bouleverser l’économie et la société. Il tente aussi d’obtenir, au lendemain du lancement du premier Spoutnik soviétique, un transfert rapide de technologie nucléaire et spatiale soviétique, sans succès: avec Khrouchtchev, les rapports commencent à se détériorer, et Mao va orienter la Chine sans plus tenir compte des avis des conseillers soviétiques.

La tragédie du Grand Bond en avant (1958-1962)

Le lancement du Grand Bond

À partir de la fin de l’année 1957, campagnes de masse et objectifs de production foisonnent: cette fièvre conduit tout droit de la campagne antidroitière au Grand Bond en avant, officiellement annoncé en mai 1958. Hydraulisation des campagnes chinoises en quelques mois, au moyen de travaux massifs portant sur des canaux, des digues et des réservoirs; reboisement par corvées paysannes; campagnes de lutte contre l’analphabétisme et généralisation immédiate de l’éducation primaire: le tout sans financement par l’État central, car ces projets sont lancés à côté de l’effort industriel plus classique. «Marcher sur les deux jambes» (celle de la grande industrie et celle des campagnes chinoises): ce sera en effet le slogan principal du Grand Bond, qui repose avant tout sur une mobilisation effrénée de la main-d’œuvre, jugée sous-employée jusque-là. Les autorités lancent également une course à l’augmentation de la taille des coopératives collectives, passant en six mois d’une échelle modeste (de 15 à 20 familles) à celle, géante, des premières communes populaires (la commune Weixing-Spoutnik dans le Henan).

L’ivresse du Grand Bond

À l’été de 1958, la frénésie est à son comble. En quelques semaines, toute l’agriculture est regroupée en communes qui ont parfois de 200 000 à 400 000 habitants. Le bureau politique ne publiera qu’après coup des textes les réglementant, et encourage la gratuité des ressources essentielles: aliments de base, cantines, éducation et soins. Mais la population est harcelée, contrainte de donner ses lopins privés, ses instruments aratoires et parfois sa batterie de cuisine (refondue pour alimenter les petits hauts fourneaux ruraux). Le travail se fait par escouades collectives: en décembre 1958, une circulaire officielle demandera aux cadres de laisser aux paysans, épuisés, huit heures de liberté par jour...

Au sommet, ce mouvement s’accompagne d’un gonflement des ambitions pour la Chine, qui doit «rattraper la Grande-Bretagne» et doubler rapidement ses récoltes ou sa production d’acier. La décentralisation a détruit la planification, les organismes statistiques, et fait dépendre les informations des rapports des cadres locaux et, parfois, de l’Agence Chine nouvelle. Presque aucun dirigeant national ne s’est opposé au lancement du Grand Bond, sinon l’économiste Chen Yun, le ministre de la Défense Peng Dehuai et, par quelques remarques cryptiques, Liu Shaoqi. Mais, pendant plusieurs mois, les dirigeants seront intoxiqués par les effets de la propagande du Bond, et auront beaucoup de mal à discerner la réalité de ses effets. L’année 1958, excellente sur le plan climatique, aggrave les illusions.

Et pourtant, dès l’automne de 1958, les premières tournées d’inspection des dirigeants révélaient un drame en préparation: exagérations statistiques, récoltes négligées dans les champs par les paysans mobilisés dans l’industrie rurale, effroi de la population contrainte de livrer des quantités de céréales toujours plus importantes, inquiétude du lendemain. Au printemps de 1959, quelques mesures de repli, et notamment une réorganisation centralisée de la planification, sont adoptées.

Mais la lutte politique à l’intérieur du Parti communiste aboutira à prolonger le Grand Bond. À Lushan, en juillet 1959, le maréchal Peng Dehuai met violemment en question l’ensemble du Grand Bond et la direction de Mao Zedong. Celui-ci transforme une réunion restreinte en session plénière du comité central, y isole Peng et, après une autocritique habile, obtient à nouveau un blanc-seing de ses collègues. Peng Dehuai sera destitué (avant de mourir pendant la révolution culturelle), le maréchal Lin Biao, futur dauphin de Mao, le remplace à la Défense. Et Mao, au lieu de tempérer le Grand Bond, le relance une nouvelle fois. L’histoire retiendra que Deng Xiaoping, s’étant cassé un bras, n’assista pas au plénum de Lushan.

Le bilan du Grand Bond

Le bilan du Grand Bond devient alors effroyable, avec de surcroît l’interruption soudaine de l’assistance soviétique en juin 1960. Céréales et industrie lourde avaient connu une croissance éphémère en 1958, au prix d’une désorganisation du reste de l’économie: en 1959, 15 millions de ruraux viennent gonfler la population urbaine. Dès 1959, les récoltes chutent, la crise alimentaire s’aggravant en 1960: cette année-là, les disponibilités par habitant sont inférieures de plus de 20 p. 100 à celles de 1957. L’industrie, après une pointe artificielle, recule de 43 p. 100 en 1961. Bien des grands travaux du Grand Bond ont été effectués hâtivement et sont vite détruits. La famine s’installe pendant ces «trois années noires» (1959-1961), même dans les grandes villes où les avis de décès et les brassards de deuil sont interdits pour ne pas donner l’alerte aux visiteurs. Le déficit démographique total est de plus de 50 millions de personnes, et le nombre de morts directs compris, suivant les évaluations, entre 13 et 30 millions: le Grand Bond s’est révélé être la plus grande calamité chinoise du XXe siècle.

Le Parti communiste divisé (1962-1965)

Mao en question

L’échec du Grand Bond cristallise la lutte au sommet. En 1961, Mao est absorbé par la polémique sino-soviétique qui prend son essor, et ratifie surtout après coup les mesures intérieures qui sont prises pour atténuer le désastre. Tandis que les dirigeants de l’État, et notamment Liu Shaoqi et Deng Xiaoping, annulent cette année-là la plupart des orientations du Grand Bond, et acceptent à l’échelle de provinces entières un retour d’urgence des paysans à l’agriculture individuelle, d’autres s’engagent dans une polémique à peine voilée contre Mao Zedong, jugé responsable de l’échec. Peng Zhen, le maire de Pékin, en est le fer de lance. C’est sous sa protection que l’historien dramaturge Wu Han publie, en février 1961, une pièce classique, La Destitution de Hai Rui , qui critique le limogeage de Peng Dehuai. C’est dans le Quotidien de Pékin que paraissent des billets au vitriol, œuvre de l’historien polémiste Deng Tuo, satirisant Mao Zedong sous une forme à peine métaphorique. Et ce serait Peng Zhen, d’après les sources de la révolution culturelle, qui aurait réuni, dans un parc de Pékin, une équipe chargée d’assembler un acte d’accusation politique contre Mao.

En janvier 1962, Mao doit faire, devant un parterre de sept mille dirigeants, une autocritique dévastatrice, où il reconnaît notamment son incompétence dans les affaires économiques. Liu Shaoqi, sévère, déclare que l’échec du Grand Bond est en majorité dû à des erreurs humaines. Le prestige de Mao est au plus bas, et de nombreuses voix s’élèvent pour rappeler Peng Dehuai, sacré prophète désarmé chinois. Mais le monde l’ignore: l’autocritique de Mao ne sera publiée en Chine qu’en 1978, les slogans de façade prolongent le Grand Bond, et, en cette année où les initiés savent que Mao est à son nadir, son portrait figure soixante-cinq fois à la première page du Quotidien du peuple !

La parenthèse

Aussi l’après-Grand Bond n’est-il qu’un interlude. D’un côté, la croissance économique et les échanges extérieurs reprennent au moyen d’une politique communiste orthodoxe, et les dirigeants, Zhou Enlai en tête, réhabilitent experts et intellectuels. Le gouvernement se révèle sans doute uni face à la guerre sino-indienne d’octobre-novembre 1962, menée dans les hauteurs du Cachemire et du Ladakh; il semble sans faille dans son opposition aux Soviétiques, avec qui la rupture est consommée en juillet 1963. Mais, d’un autre côté, Mao prépare activement sa revanche et lance divers mouvements autour de ses thèmes favoris: épuration du théâtre chinois, jugé féodal et décadent, par l’épouse même de Mao, Jiang Qing, à partir de 1963; endoctrinement nouveau de l’Armée populaire avec le petit livre rouge des Citations du président Mao (1964), promis au record mondial de l’édition.

Surtout, dès septembre 1962, Mao a lancé un brûlot dans le monde rural, avec le mouvement d’éducation socialiste, qui vise à assainir celui-ci de ses tendances individualistes, capitalistes ou «féodales». De fait, dans la débâcle du Grand Bond, bien des «tendances spontanées» sont réapparues: jeux de hasard, superstition, travail au noir, usure et mariages arrangés, désertion des tâches collectives, tandis que de nombreux cadres ruraux, pris en tenaille entre des politiques agricoles contradictoires, ont démissionné. Le mouvement d’éducation socialiste deviendra le champ clos des affrontements entre grands dirigeants: les adversaires de Mao tentent d’abord de modérer ce mouvement, puis en redoublent la sévérité contre les cadres locaux (1964) afin d’ôter ce prétexte au Grand Timonier. Ce dernier recouvre alors ses habits pragmatiques pour tempérer la sévérité de ses collègues, avant de décréter, en janvier 1965, l’extension du mouvement à tous les domaines de la politique, pour lutter contre la «voie capitaliste»: la mèche est prête, qui allumera l’incendie de la révolution culturelle.

3. L’ère de la révolution culturelle (1966-1976)

«Fuite en avant dans l’utopie radicale» (M.-C. Bergère) ou «lutte pour le pouvoir au sommet entre une poignée d’individus» (S. Leys), la «grande révolution culturelle et prolétarienne» fut en tout cas à la fois l’apogée du pouvoir de Mao Zedong et un extraordinaire chaos installé au cœur du régime communiste. Une génération de jeunes Chinois s’y livra, encouragés d’en haut à recommencer l’épopée de la Longue Marche: répétition comique et sulpicienne quand on en observe aujourd’hui les objets du culte; tragédie mortelle pour d’innombrables intellectuels, experts et cadres chinois qui furent persécutés au nom de la réunification du travail manuel et intellectuel. D’une révolution, elle n’eut que le nom: car le groupe des dirigeants de celle-ci, bientôt connu sous le diminutif énigmatique de «centre», inspira constamment les décisions politiques des gardes rouges, leur fournissant révélations et instructions, retenant parfois leur fanatisme en quelques épisodes célèbres. Mais cette manipulation politique se compliqua du fait des nombreuses oppositions internes à Pékin: le jeu devint bientôt tripartite, l’armée de Lin Biao, notamment, s’imposant comme un acteur décisif. Durant les premières étapes (1966-1968), les gardes rouges purent croire mener un mouvement largement spontané, renouvelant la révolution chinoise et étalant au grand jour leurs dissensions. Leur envoi, à partir de décembre 1968, vers les campagnes et le travail manuel (près de 19 millions de jeunes urbains allaient connaître ce sort) mit fin à cette illusion. Dès lors, la révolution culturelle se réduit aux dimensions d’un combat d’appareil, où les radicaux maoïstes perdent petit à petit la partie.

Nul ne connaît le bilan humain de cette époque, en tout état de cause beaucoup moins meurtrière que le Grand Bond en avant. Pour l’essentiel, les campagnes chinoises conservèrent leur ordre administratif et économique, même si la productivité en souffrit. À partir d’un chiffre de victimes pour la province du Guangdong (40 000), on extrapole souvent un bilan d’un peu moins d’un million de morts à l’échelle du pays. Mais l’interruption de l’enseignement supérieur pendant plus de cinq ans, la fermeture au monde extérieur, la promotion d’innombrables activistes doués surtout pour le discours de l’heure constituent également une part appréciable du passif.

L’assaut contre le parti (1966-1967)

Le lancement de la révolution culturelle

Comme pour la campagne de rectification des Cent Fleurs, l’appareil freine l’extension par Mao du mouvement d’éducation socialiste à d’autres domaines. En novembre 1965, Mao fait publier, sous la plume de Yao Wenyuan, un pamphlet dans la presse de Shanghai contre le dramaturge Wu Han. À cette époque, Mao ne réside presque plus à Pékin, et c’est de province qu’il fait partir son attaque. En février 1965, le chef d’état-major de l’armée, Luo Ruiqing, est arrêté: dès sa conception, la révolution culturelle combine mouvement de masse et guerre d’appareil appuyée sur le pouvoir militaire. En mai 1965, Mao remplace les responsables de la campagne en cours par le groupe de la révolution culturelle, avec notamment son ancien secrétaire particulier Chen Boda et son épouse Jiang Qing.

L’échange d’expériences révolutionnaires

La première affiche murale de la révolution culturelle, contre les autorités universitaires et municipales de Pékin, est écrite par une enseignante de philosophie, Nie Yuanzi: la mise à feu a eu lieu, et toute la jeunesse est lancée dans le mouvement. Les écoles ferment – pour plusieurs années – en juillet, et les étudiants et élèves sont organisés en gardes rouges: ils se diviseront immédiatement en factions concurrentes, fils de cadres et de militaires s’opposant aux jeunes des anciennes classes bourgeoises, du prolétariat et aux intellectuels. En août 1966, le comité central est réuni: mais de nombreux délégués sont empêchés d’y participer, et des soldats les remplacent dans la salle. Au nom de l’«échange d’expériences révolutionnaires», Mao convoque la jeunesse à Pékin. Par millions, bloquant trains, gares et lieux publics, ils affluent vers la place Tian’anmen, où des meetings monstres se déroulent devant l’ensemble des dirigeants, promis pour une part à l’épuration.

Alors naît l’éphémère presse des gardes rouges, avec son culte maoïste délirant, mais aussi ses originalités; la chasse aux «révisionnistes» commence, qui sera fatale à de nombreux cadres, mais surtout à la quasi-totalité des intellectuels, artistes et créateurs chinois: battus, déportés ou massacrés, au nom de la lutte contre les «herbes vénéneuses». Cette révolution a aussi ses garde-fous; elle ne doit pas affecter outre mesure la production, et surtout pas les industries et la recherche dépendant de l’armée. Mais, avant la fin de l’année, Peng Dehuai, Liu Shaoqi, Peng Zhen et Deng Xiaoping sont arrêtés, avec des milliers de dirigeants civils et militaires. Si certains sont mis à mort, d’autres auront la vie sauve, ce qui constitue encore une divergence du maoïsme par rapport au stalinisme.

Les vents contraires de 1967

Au début de 1967, la révolution culturelle entre dans une logique nouvelle: celle de l’établissement d’un ordre «révolutionnaire», inspiré par l’action des masses. L’utopisme apparaît dans certains programmes: à Shanghai, sous l’inspiration de Chen Boda, les gardes rouges créent une Commune de Shanghai et décrètent la gratuité des biens, ainsi que la révocabilité des dirigeants. Cette rencontre du maoïsme avec l’anarcho-syndicalisme de la Commune de Paris sera de courte durée, et Mao, une première fois, désavoue ses émules. La grande affaire sera la reconstitution des pouvoirs régionaux sous forme de comités révolutionnaires. Ceux-ci doivent être constitués selon le principe de la triple alliance: militaires, activistes et cadres du parti fidèles à Mao. À l’occasion, les gardes rouges se heurtent de plus en plus violemment aux autorités ou à leurs collègues, et l’armée intervient en arbitre. Au Sichuan, dans le sud-est de la Chine et à Wuhan, de véritables batailles rangées au canon ont lieu, les convois d’armes destinés au Vietnam étant fréquemment pillés.

L’armée accroît son pouvoir, mais elle est divisée: au sommet, Lin Biao fait déjà figure de dauphin de Mao, mais les commandants régionaux prennent parfois fait et cause pour les autorités en place: à Wuhan, en juillet 1967, ils prennent en otages des envoyés du centre maoïste et obtiennent la remise au pas des ultras de la révolution culturelle.

Cette date marque un tournant décisif. Les gardes rouges se radicalisent en vain: à Pékin, le ministère des Affaires étrangères est pris d’assaut; en province, des mouvements plus autonomes apparaissent contre le pouvoir. Mais le groupe de la révolution culturelle a déjà plié: Jiang Qing fait l’éloge de Zhou Enlai dans un meeting célèbre, et Chen Boda s’efface.

Les étapes du retour à l’ordre (1968-1976)

La chute des activistes

Après l’épreuve de force de l’été de 1967, l’établissement des «comités révolutionnaires» provinciaux à la place du cadre administratif d’avant 1966 s’accélère. Tandis que le centre lance des appels à l’unité, les gardes rouges sont dissous et envoyés à la campagne. Les heurts locaux, la rhétorique révolutionnaire, le culte exacerbé du président Mao et les institutions punitives mises en place (écoles du 7 mai) dureront encore des années. Mais le Parti communiste reconstruit son organisation. Le IXe congrès du parti, en avril 1969, est à la fois une liturgie maoïste, où Lin Biao élève celui-ci au rang de «génie», et un coup d’arrêt aux radicaux. L’appareil se disputera autour du projet d’une nouvelle constitution pour le pays, et Zhou Enlai, appuyé sur les ministères centraux, prend de l’ascendant. En août 1970, Chen Boda disparaît. La lutte au sommet s’exacerbe, avec Zhou Enlai, Jiang Qing et Lin Biao comme principaux protagonistes. À partir du 13 septembre 1971, le monde extérieur apprend progressivement la mort de ce dernier, deux ans après sa désignation comme successeur de Mao. À l’issue d’une tentative manquée de coup d’État, son avion se serait écrasé en Mongolie-Extérieure. Avec lui disparaissent de la scène politique plusieurs chefs militaires, cependant que la presse exalte l’obéissance de l’armée et le centralisme démocratique, c’est-à-dire la prééminence retrouvée du Parti communiste. Celui-ci enraye l’irrésistible ascension des militaires, qui avaient composé 46 p. 100 des membres du comité central de 1969, et ne seront plus que 23 p. 100 de celui de 1973.

Le retour des cadres

La diminution du rôle des militaires ouvre la voie à d’innombrables réhabilitations de cadres, orchestrées par Zhou Enlai. Les excès «gauchistes», notamment contre les activités individuelles dans les campagnes, sont condamnés, l’usage des statistiques bientôt réhabilité, tandis que la Chine accroît ses importations technologiques. Des organisations de masse traditionnelles comme la Ligue de la jeunesse communiste et les syndicats réapparaissent. Mais les dirigeants qui devaient leur promotion à la révolution culturelle luttent pour conserver leurs positions et enrayer le retour des vieux cadres. Ceux-ci remportent des victoires: les mentions du rôle de Mao Zedong s’estompent lors de la fête du 1er octobre 1972, et la critique du «gauchisme» se durcit. En avril 1973, Deng Xiaoping, qui avait été après Liu Shaoqi la cible numéro deux de la révolution culturelle, est réhabilité, nanti d’une position officieuse de vice-Premier ministre.

Mais la contre-attaque ne tarde pas. Au Xe congrès du parti, Wang Hongwen, cadre radical shanghaien qui avait fait carrière sous la protection de Jiang Qing, devient le troisième personnage du parti. Avec lui entrent au bureau politique des activistes comme Chen Yonggui, ex-paysan responsable du modèle maoïste de Dazhai, et Hua Guofeng, secrétaire du parti pour le Hunan. Les radicaux lancent un nouveau mouvement: la campagne contre Lin Biao est amalgamée à une dénonciation de... Confucius. L’objectif est de dénoncer le conservatisme des «lettrés», c’est-à-dire de Zhou Enlai, et de rendre hommage à Mao Zedong sous les traits de Qin Shi Huangdi, fondateur dynastique brutal qui élimina ces lettrés néfastes du pouvoir. L’offensive culmine au printemps de 1974. La propagande, où les activistes de la révolution culturelle demeurent les plus nombreux, s’en prend notamment au film Chung Kuo du cinéaste italien Antonioni, qui avait été invité en Chine par Zhou Enlai, ainsi qu’à la musique classique, au «révisionnisme» économique, à l’inégalité devant l’éducation et au «droit bourgeois».

Mais, à la différence du grand élan de 1966, les dirigeants radicaux rencontrent l’apathie d’un peuple lassé par des campagnes confuses et répressives. Zhou Enlai consolide alors sa réputation d’ultime recours contre l’arbitraire, tandis qu’intellectuels et artistes se retrouvent alliés aux dirigeants communistes classiques.

La guerre de succession

En juillet 1973, Zhou Enlai se fit hospitaliser, autant pour mieux résister à ses détracteurs qu’en raison d’un cancer. Mao Zedong déclinant n’apparaissait plus et s’exprimait surtout par l’intermédiaire de ses familiers. La course à la succession était engagée. Deng Xiaoping, officiellement vice-Premier ministre et chef d’état-major de l’armée, Ye Jianying, ministre de la Défense, et les modérés étaient contrebalancés par la nomination de radicaux à la tête du parti, tandis que Hua Guofeng prenait la tête de la sécurité. En 1975, une campagne d’étude de la dictature du prolétariat renouvela l’offensive radicale, et des troubles éclatèrent entre leurs partisans et ceux des modérés dans les centres industriels chinois. Chacune des factions se constituait à nouveau une clientèle, tandis que l’armée jouait une fois de plus le rôle d’arbitre.

Il semblait alors que ce serait l’ordre de décès des dirigeants historiques qui déterminerait la nature de la succession. Le 8 janvier 1976, Zhou Enlai mourait, en pleine offensive radicale. Le sort de ses héritiers semblait scellé, et Deng Xiaoping, soudain introuvable, fut attaqué de tous côtés.

Mais un protagoniste oublié se manifesta soudain. Le 4 avril, une manifestation populaire sur la place Tian’anmen à la mémoire de Zhou Enlai tourna à l’attaque contre les radicaux maoïstes. Les Chinois avaient peur d’une nouvelle révolution culturelle, et les manifestants dénonçaient l’autocratie avec des poèmes et des citations de l’ère impériale. Cette apparition du peuple fut brève, et la répression lourde, tandis que les radicaux obtenaient la destitution de Deng Xiaoping.

L’occasion profitait à Hua Guofeng, qui devenait Premier ministre. Mais, à nouveau, le parti était divisé en deux camps et les troubles prenaient de l’ampleur dans le pays. La réalité du pouvoir devenait régionale, et Deng Xiaoping attendait son heure. Le tremblement de terre de Tangshan en juillet 1976 (250 000 morts) signalait la fin d’un règne. Le 9 septembre, Mao Zedong expirait. Un deuil d’un mois fut décrété, pendant lequel chaque faction se mobilisait. Le 7 octobre, Hua Guofeng, renversant ses alliances, fit arrêter la «bande des Quatre»: la veuve de Mao, Jiang Qing, était accusée d’avoir fomenté un coup d’État. Cette date, qui sera considérée officiellement comme une «seconde libération», marque aussi la fin de l’ère maoïste. Une foule en liesse envahit les rues, et participe bientôt à une grande campagne de masse, contre les héritiers de Mao cette fois-ci.

4. Les étapes de la démaoïsation

Depuis 1976, la Chine populaire n’a cessé de dérouler les spires et les méandres de la démaoïsation ou de la réforme du système communiste. Cette évolution est parfois passée par des étapes d’affrontement politique à l’intérieur du Parti communiste (IIIe plénum en novembre-décembre 1978, Ve plénum en février 1980, XIIe congrès en septembre 1982, limogeage de Hu Yaobang en janvier 1987 puis de Zhao Ziyang en juin 1989). La progression est marquée par des cycles, c’est-à-dire que des pauses et des retours en arrière, parfois radicaux, ont pu à plusieurs reprises faire penser à un arrêt complet du processus. Mais l’ampleur des changements intervenus, de la décollectivisation des campagnes à l’essor des entreprises privées et collectives, de la libéralisation culturelle au désengagement du parti dans la société, de l’ouverture vers l’extérieur à l’essor du dynamisme commercial, font de la Chine post-maoïste un cas unique dans les annales du communisme au pouvoir.

Ces événements ont été entièrement dominés par la figure, tantôt sarcastique, tantôt impériale, de Deng Xiaoping. Vétéran de la révolution, survivant des purges, despote éclairé ou modernisateur autoritaire, il a surtout fait preuve d’une intelligence politique qui lui a permis de déjouer tous les pièges de la démaoïsation, à la différence de Nikita Khrouchtchev en Union soviétique. À chaque choix crucial entre dogmatisme et réformes, il a finalement dirigé le pays vers ces dernières, quitte à faire des concessions à ses collègues conservateurs.

L’héritage maoïste en question (1977-1988)

L’interrègne de Hua Guofeng

L’équipe qui gouverne la Chine au lendemain de la purge de la bande des Quatre est confrontée à des problèmes insolubles. D’un côté, la dénonciation des radicaux maoïstes implique une purge de l’appareil administratif, et soulève souvent l’enthousiasme populaire: l’hiver de 1976-1977 prend parfois des allures de Thermidor sanglant, comme dans le Sichuan, où des comités révolutionnaires entiers vont au poteau d’exécution. D’un autre côté, les héritiers de Mao sont soumis à diverses pressions: celles des cadres qui demandent leur réhabilitation, à commencer par Deng Xiaoping, et des militaires qui, excédés par l’ultramaoïsme, les appuient souvent. Mais c’est aussi une partie de la population qui interprête la chute des ultramaoïstes comme la fin d’une dynastie: la campagne contre la bande des Quatre (ou des Cinq, comme nombre de Chinois disent, y incluant Mao...) résonne du récit des persécutions et des atrocités de la révolution culturelle. Les activités privées, du commerce à l’Opéra de Pékin, reprennent spontanément. Hua Guofeng, fédérateur d’occasion d’un centre maoïste qui se veut modéré, tente d’abord d’endiguer la démaoïsation. Tandis que les dénonciations de Deng se poursuivent, il prépare un dernier volume des Œuvres choisies de Mao, entame la construction d’un mausolée à Pékin, et s’en tient à la restauration de l’ordre classique: rétablissement des examens et de la hiérarchie salariale, arrêt des mobilisations massives de main-d’œuvre dans les campagnes.

Ce maoïsme modéré, contradiction dans les termes, ne dure pas. En février-mars 1977, plusieurs commandants militaires et dirigeants provinciaux font pression, brutalement parfois, pour obtenir la réhabilitation de Deng. En mai 1977, le plus pragmatique et réformateur des textes jamais écrits par Mao (Des «Dix Grandes Relations» , avr. 1956) est publié pour la première fois, et sera désormais rituellement invoqué pour justifier les changements. En juillet 1977, à la veille du XIe congrès, Deng Xiaoping est réhabilité, apparemment sans condition, à la troisième place du régime. Vice-président du comité central, il est suivi par des militaires modérés et des gestionnaires chevronnés. Hua Guofeng, président du comité central, n’est toutefois investi d’aucune prééminence au sein du bureau politique, qui devient ainsi collégial. Dans son discours au congrès, Deng lance ce qui sera son slogan contre ses rivaux: «Moins de phrases creuses et plus d’action.»

La dualité de lignes qui avait existé entre 1973 et 1976 se reconstitue ainsi au sommet. Mais, cette fois, les héritiers de Mao ont la partie plus difficile. Les mobilisations de masse sont discréditées, et la population attend avant tout libéralisation et élévation du niveau de vie. Le pouvoir politique communiste a toujours procédé de la mobilisation idéologique: les maoïstes n’en contrôlent plus les thèmes. En face d’eux, Deng Xiaoping bénéficie de la double solidarité des vétérans du parti, et notamment des cadres victimes de la révolution culturelle, et des espoirs populaires: il capitalise alors à la fois l’héritage de Zhou Enlai et l’audace des protestataires. Tacticien consommé, il commence à placer ses hommes aux postes vitaux, par exemple Hu Yaobang à la tête du secrétariat à l’organisation du parti, qui commande la carrière des cadres.

Une dernière fois, Hua Guofeng tente de ranimer la flamme. Au printemps de 1977, un très ambitieux programme de développement industriel pour la Chine est annoncé, avec des importations massives de technologie mais aussi l’appel à des recettes maoïstes de mobilisation. Ce «petit Grand Bond», comme l’appellation se généralisera peu à peu, produit bientôt un double déséquilibre: les achats à l’étranger sont trop importants, et la production industrielle, emballée, se gaspille dans des biens inutilisables ou de mauvaise qualité. À partir de l’été de 1978, la critique de cette politique volontariste rejoint la remise en cause de l’héritage maoïste. À Pékin, le mur de la démocratie de Xidan (qui avait déjà servi aux Cent Fleurs de 1957) est le support des attaques contre les partisans de Hua Guofeng, mis en cause publiquement. Dans le parti, Deng Xiaoping organise la critique économique et sociale du maoïsme, et lance déjà, à l’échelle de la province de l’Anhui, ce qui deviendra l’année suivante la réforme de l’agriculture. Une nouvelle Constitution a été promulguée dès mars 1978, remplaçant celle de la révolution culturelle.

Le IIIe plénum et le lancement des réformes

Au IIIe plénum du parti de décembre 1978, les deux critiques aboutissent ensemble. Tandis que Hua Guofeng, le maire de Pékin Wu De, le cadre maoïste paysan Chen Xilian doivent faire d’humiliantes autocritiques – aussitôt répercutées par la presse de Hong Kong –, des décisions essentielles sont prises: les achats à l’étranger sont temporairement ralentis pour lancer une réforme de l’économie industrielle, tandis que, pour la première fois depuis vingt ans, les prix d’achat des denrées agricoles aux paysans sont considérablement relevés. La réhabilitation légale et officielle des innombrables victimes de la révolution culturelle est engagée. Après la rupture avec Mao, ce IIIe plénum marque la rupture avec le maoïsme, et est cité comme point de départ de la politique des réformes.

Mais celle-ci commence tout de suite l’évolution en dents de scie qui la caractérisera par la suite. Deng Xiaoping a semblé bénéficier des audaces du mur de la démocratie et du printemps de Pékin. Bientôt, certains s’enhardissent à demander, avec Wei Jingsheng, la «cinquième modernisation», c’est-à-dire la démocratie. Le Parti communiste renâcle, et, dans un discours célèbre, Deng Xiaoping accepte de mettre fin à une expression jugée dissidente: les revues libres seront interdites, et plusieurs condamnations pour l’exemple prononcées. Deng Xiaoping, il est vrai, bataille aussi sur d’autres fronts: la «leçon» qu’il avait chargé l’armée chinoise de donner au Vietnam, après l’entrée de celui-ci au Cambodge en décembre 1978, se révèle très coûteuse, en hommes et en ressources. Deng y perdra le soutien du général Xu Shiyou, qui l’avait protégé à Canton en 1976, et devra désormais compter avec une opposition politique à partir de l’armée. En septembre 1979, la perte d’une plate-forme pétrolière dans le golfe de Bohai permet à Deng de limoger des technocrates conservateurs du parti, et de relancer les réformes économiques. En décembre 1980, le procès (en partie télévisé pour le monde entier) de la bande des Quatre se clôt par un compromis: les accusés, artisans de la violence de la révolution culturelle, sont condamnés, mais le verdict ne permet pas d’avancer plus avant dans la recherche des causes historiques. Toutefois, Hua Guofeng est mis en difficulté.

En juin 1981, Deng consolide son pouvoir au VIe plénum. Une résolution sur l’histoire récente sauvegarde la «pensée» de Mao, mais n’épargne pas sa personne ni son action; Hua Guofeng, qui a en vain lancé une campagne politique dans l’armée, perd la présidence du parti, qu’il occupait depuis 1976. Au lendemain de ce plénum s’ouvre une nouvelle libéralisation de la culture, qui culminera avec un appel de l’acteur Zhao Dan à la liberté de création, paru dans le Quotidien du peuple .

Du début de l’année 1981 jusqu’au XIIe congrès du parti, en septembre 1982, c’est l’armée qui incarne les résistances principales aux réformes de Deng. Le scénariste Bai Hua, auteur d’un film jamais montré en public sur la révolution culturelle, fait l’objet d’une critique en règle en février-mars 1981. Mais, si la réforme des entreprises industrielles, engagée sur le plan expérimental depuis 1979, tarde à s’imposer, si l’économie tangue entre les effets de la déplanification et les retours à la centralisation, les paysans se sont saisis des libertés qui leur ont été accordées: au printemps de 1981 a lieu la première récolte sur les nouvelles parcelles découpées pour chaque famille dans les terres collectives. En 1982, les concessions à la paysannerie deviennent une vraie décollectivisation, accompagnée d’un boom du commerce et des industries rurales. Le budget de l’État est alourdi par les subventions aux prix agricoles, qui permettent d’élever le niveau de vie rural sans faire baisser celui des consommateurs urbains. Deng Xiaoping arrive au XIIe congrès auréolé d’un succès populaire, qui n’est pas seulement politique, mais aussi économique.

La victoire de Deng

Du XIIe congrès (sept. 1982) à la conférence nationale (sept. 1985) qui en sera la correction, Deng Xiaoping est à son apogée. Les mises à la retraite des dirigeants conservateurs ou centristes se succèdent; il dispose à la fois d’un secrétaire général, Hu Yaobang, appuyé sur une équipe de dirigeants plus jeunes (Hu Qili, Qiao Shi), et d’un Premier ministre, Zhao Ziyang, avec quelques lieutenants parmi lesquels Wan Li, père de la réforme agraire. Deng, en principe retraité, contrôle le comité permanent du parti et préside toujours la commission des affaires militaires du parti, siège du pouvoir ultime depuis 1935. Le comité central, renouvelé aux deux tiers, comprend des réformateurs audacieux. Le bureau politique, plus partagé, sera souvent pris de vitesse par l’impétueux Hu Yaobang et son secrétariat. Une nouvelle constitution, remplaçant déjà celle de 1978, est venue renforcer la transition légaliste du pays.

Les combats des conservateurs semblent alors d’arrière-garde. De juillet 1983 à janvier 1984, une campagne de lutte contre la criminalité de droit commun coïncide avec un mouvement plus politique contre la «pollution spirituelle», c’est-à-dire contre les thèmes politiques ou sociaux inspirés des démocraties occidentales. Deng Xiaoping lui-même semble y prêter la main, renouvelant ainsi les concessions faites en mars 1979 aux orthodoxes marxistes. Mais la tempête s’apaise, et lui succède, à partir de janvier 1984, la plus vaste entreprise de réforme économique et sociale jamais lancée par un régime communiste. C’est d’abord la paysannerie qui se voit autorisée, dans le cadre privé ou coopératif, à former des entreprises industrielles rurales ou à pratiquer le commerce à grande échelle. En octobre 1984, une «décision sur la réforme du système économique» libéralise industrie et commerce urbain, décentralise le commerce extérieur, tandis que la libéralisation intellectuelle et politique devient plus concrète: débats, revues et comportements individualistes fleurissent ouvertement, dans ce qui prend l’allure d’une course à l’ouverture et à la modernisation.

Décisives pour le progrès économique qu’elles permettent par l’élévation du niveau de vie, les investissements étrangers et l’intégration aux échanges internationaux, ces réformes occasionnent pourtant des dérapages inquiétants, en raison de l’enthousiasme pour la consommation et de la lourdeur d’un appareil d’État inadapté. En 1985, la production industrielle, la masse monétaire et, surtout, les importations s’accroissent beaucoup trop vite; les récoltes, qui n’avaient cessé de progresser rapidement depuis 1981, régressent pour la première fois. À nouveau, la réforme dengiste va passer par un temps d’arrêt et de débat politique. À la conférence nationale de septembre 1985, Chen Yun, économiste vétéran du régime, s’insurge contre les inégalités croissantes dans le monde rural et les risques d’abandon de la production céréalière au profit des cultures plus rentables. Un mouvement de restriction des importations et d’encadrement du crédit doit permettre de «refroidir» l’appareil de production. Mais, derrière cette pause de bon sens, les débats sur l’opportunité des réformes reprennent, avec une opposition plus importante à celles-ci: l’Assemblée nationale, présidée par le vétéran Peng Zhen, en sera souvent la caisse de résonance. L’opposition tend toujours à se cristalliser dans le domaine culturel: Wang Meng, écrivain communiste critique de renom, épuré de 1957 à 1978, symbole de l’ouverture libérale, mettra un an à voir sa nomination comme ministre de la Culture devenir effective.

La réforme politique et le limogeage de Hu Yaobang

Au printemps de 1986, les dirigeants réformateurs engagent une réforme politique du système, avec l’appui de Deng Xiaoping et la participation verbale de leurs collègues. Libération de la pensée, élection des représentants à divers échelons de responsabilité et séparation de l’État et du parti, tels en sont les thèmes principaux. Mais la question plus générale des modèles occidentaux, de la liberté intégrale et même de l’utilité du capitalisme est souvent posée dans la presse. Pendant la retraite estivale des dirigeants à Beidahe, ceux-ci se posent à nouveau la question du rythme des réformes, tandis que Deng Xiaoping évoque sa retraite. En septembre 1986, la pause des réformes nouvelles jusqu’au XIIIe congrès, fixé à l’année suivante, est décrétée. Mais les dirigeants vont se diviser sur le départ de Deng Xiaoping: pour la première fois, ce sont les conservateurs, auxquels se joignent beaucoup de réformateurs modérés, qui lui demandent de rester, tandis que des partisans de Hu Yaobang proposent, jusque dans la presse, d’aller de l’avant sans lui.

À nouveau, un phénomène d’opinion joue un rôle dans ce conflit. À partir de la fin d’octobre, des manifestations étudiantes se produisent, au Shandong d’abord, puis dans les grandes villes chinoises. Les étudiants, souvent issus des meilleures universités scientifiques, croient soutenir l’aile réformatrice du parti, mais réclament aussi la démocratie politique. Ce thème est celui de l’astrophysicien Fang Lizhi, membre du parti, dont l’audace critique provoquera l’exclusion en janvier 1987. La conjonction entre réformateurs et éléments critiques va-t-elle réussir à nouveau? En décembre 1986, les manifestations virent à l’émeute à Shanghai, sans grande opposition de la sécurité publique et sous l’œil des caméras étrangères. Dérapage étudiant ou provocation policière, ce spectacle suscite la remobilisation de l’appareil du parti, qui réclame la reprise en main. Le 16 janvier 1987, Hu Yaobang, secrétaire général du parti, est limogé, et une campagne contre le «libéralisme bourgeois» lancée. Au cours des mois suivants, Deng Xiaoping s’exprimera fort peu, avant de sembler cautionner l’affaiblissement du mouvement: celui-ci prenait en effet parfois des allures de résurrection idéologique des dogmes maoïstes, et c’est toute la politique économique des réformes, en particulier la libération de l’agriculture, qui s’est retrouvée sur la sellette.

Les oppositions se polarisent alors autour de deux dirigeants de premier plan. Zhao Ziyang, Premier ministre assurant le secrétariat général par intérim, tempère dès son lancement la campagne contre le «libéralisme bourgeois», et semble désormais incarner l’éventualité d’une succession réformatrice, quoique beaucoup moins agressive qu’auparavant. Li Peng, vice-Premier ministre, fils adoptif de Zhou Enlai et technocrate de l’appareil économique, incarne la discipline centralisée et l’ouverture contrôlée à l’extérieur. Mais c’est à Deng Xiaoping qu’on se réfère sans cesse pour indiquer la politique à suivre: c’est lui qui, une fois de plus, dictera le compromis à l’occasion du XIIIe congrès, en octobre 1987. Nombre de dirigeants âgés, et devenus sceptiques ou hostiles aux réformes, prennent leur retraite, avec Deng Xiaoping: mais celui-ci reste toujours à la tête de la commission des affaires militaires du parti, au prix d’une modification des règles en vigueur. Zhao Ziyang et ses lieutenants semblent obtenir la majorité des postes dirigeants du parti, tandis que Hu Yaobang lui-même se maintient au bureau politique: cette issue est donc favorable aux réformateurs, sinon aux réformes. Après un mois d’attente, Li Peng est chargé d’assurer l’intérim des fonctions de Premier ministre, jusqu’à la session de l’Assemblée nationale de mars 1988: derrière le respect nouveau de règles formelles, c’est une lutte d’appareil qui se déroule.

5. Entre contrôle politique et puissance internationale (1989-1997)

La recherche de la stabilité politique

Les événements du printemps 1989

Alors que, depuis 1984 et l’accélération de la politique de réformes, le régime chinois semblait ouvert à de profondes évolutions, les événements de 1989 sont brutalement venus briser les espérances d’une partie de la population. Saisissant le prétexte de la mort de Hu Yaobang, dirigeant réformiste limogé en 1987, le 15 avril de nombreuses manifestations en faveur de la démocratie sont organisées place Tiananmen, à Pékin, réunissant jusqu’à plus de 1 million de personnes. Les étudiants, initiateurs du mouvement, seront bientôt soutenus et rejoints par des fonctionnaires, des journalistes et des ouvriers qui menacent le monopole du P.C.C. en créant un syndicat libre. Alors que le mouvement semble s’essouffler, un certain nombre de manifestants, qui occupent la place en permanence, se sont lancés dans une spectaculaire grève de la faim, sous les yeux des cameramen du monde entier venus couvrir la visite historique en Chine de Mikhaïl Gorbatchev, l’artisan en U.R.S.S. de la glasnost et des réformes politiques que les manifestants chinois attendent. Le mouvement dénonce également la corruption des dirigeants et les phénomènes de népotisme plus apparents qu’à l’époque maoïste.

Alors que le pouvoir semble hésiter, partagé entre ceux qui croient, comme Zhao Ziyang, le secrétaire général du parti, que «l’expression des critiques doit être traitée comme un phénomène politique normal», et les partisans de la manière forte – qui l’emporteront –, la loi martiale est décrétée le 17 mai. Le 4 juin, l’Armée populaire de libération (A.P.L.) intervient très brutalement dans Pékin, après plusieurs échecs et amorces de fraternisation entre certaines unités et la population de la capitale. Plus de 150 000 soldats sont mobilisés pour participer à la répression et, si les chiffres sont difficiles à préciser, on parle chez les manifestants de 700 morts au moins et de plusieurs milliers de blessés.

L’élimination des réformistes

À la suite de ces événements, la démission de Zhao Ziyang signe la reprise en main politique du pays par des dirigeants inquiets de l’évolution de la situation en U.R.S.S. et en Europe centrale. Les manifestations d’avril-mai 1989 sont dénoncées par Deng Xiaoping, le 9 juin, comme «une conspiration contre-révolutionnaire», et, dans la seule capitale, plus de 50 000 membres du parti sont victimes de purges lors d’une campagne contre les idées libérales. Le 24 juin, Jiang Zemin remplace Zhao Ziyang au poste de secrétaire général du parti alors que Li Peng, qui a soutenu la répression, conserve son poste de Premier ministre. La session plénière du XIIIe comité central, en novembre 1989, entérine la victoire de la tendance autoritaire tout en enregistrant la démission de Deng Xiaoping de son poste de président de la Commission des affaires militaires, dernier poste officiel qu’il détenait depuis 1982. Nouveau dauphin, Jiang Zemin devient également président de la Commission militaire centrale.

La reprise en main politique

En politique intérieure, les années qui suivent 1989 sont marquées par une reprise en main sévère du pays, alors que Jiang Zemin, peut-être par son absence apparente de personnalité forte, consolide progressivement au sein du parti et de l’armée un pouvoir politique fragilisé. Pour ce faire, il bénéficie toutefois du soutien sans faille de Deng Xiaoping, qui occupera jusqu’à sa mort une position prédominante sur la scène politique. En 1991, le lancement d’une nouvelle campagne contre la criminalité, après les purges de 1989 et de 1990, permet au pouvoir de poursuivre la répression de toutes les déviances sous couvert de moralisme et de maintien de l’ordre.

En 1992, le XIVe congrès du P.C.C. signe le verrouillage du pouvoir au profit de l’équipe choisie par Deng Xiaoping pour lui succéder. Yang Shangkun, président de la République, et son frère le général Yang Baibing, dont l’influence sur l’armée s’était considérablement étendue à la faveur des réseaux d’intérêts et de corruption qu’ils avaient pu tisser comme nombre d’autres hauts dirigeants, sont contraints de démissionner. Jiang Zemin accède ainsi au poste de président de la République, concentrant les pouvoirs du parti et de l’État entre ses mains, alors que l’amiral Liu Huaqing, fidèle de Deng Xiaoping, remplace Yang Baibing à la Commission militaire centrale. Au mois de mars 1993, l’Assemblée populaire nationale dont Qiao Shi, ancien président de la Commission de la discipline du parti, est le nouveau président, enregistre ces évolutions.

À la recherche d’une nouvelle morale

Poursuivant les précédentes campagnes de lutte contre la criminalité, une campagne contre la corruption est lancée en 1993 dans l’espoir de regagner le soutien de la population en affichant des prétentions plus morales. L’année 1993 restera toutefois celle de la candidature de la Chine, qui souhaite ainsi signer son entrée dans le rang des grandes puissances, à l’organisation des jeux Olympiques de l’an 2000. À cette occasion, un certain relâchement du régime est sensible. Wei Jingsheng, auteur du pamphlet La Cinquième modernisation: la démocratie , condamné à quinze ans de prison en 1979, est libéré quelques mois avant le terme de sa peine. L’échec de la candidature chinoise entraîne un nouveau durcissement du pouvoir et Wei Jinsheng est à nouveau emprisonné.

Sur le plan idéologique, une campagne pour la civilisation spirituelle socialiste, dont l’objectif est de promouvoir le sens du bien commun, réaffirme avec autorité le contrôle du parti sur la vie culturelle et intellectuelle du pays. Résistant avec difficulté aux conséquences de l’ouverture qu’il a lui-même encouragée en matière économique, le régime chinois tente notamment d’imposer une interdiction des antennes satellites qui permettent à la population, en particulier dans les provinces méridionales et orientales, d’avoir accès à des informations et à des apports culturels extérieurs. La lutte contre la corruption, qui se poursuit, apparaît toutefois de plus en plus comme un moyen pour Jiang Zemin d’assurer son pouvoir en éliminant d’éventuels opposants. Cinq cent mille «corrompus» sont ainsi officiellement arrêtés en 1995, et la condamnation, en 1996, de Chen Xitong, chef du parti dans la capitale, touche un ancien ennemi du nouvel homme fort du régime.

La mort de Deng Xiaoping

Le 19 février 1997, la mort, longtemps attendue, de Deng Xiaoping, âgé de quatre-vingt-douze ans, est apparue comme un non-événement, contrairement à celle de Mao Zedong en 1976. En choisissant de privilégier l’image de la continuité et de la stabilité, les dirigeants chinois ont voulu mettre en avant la «normalisation» d’un régime qui entend faire la preuve du succès d’une formule fondée sur l’ouverture économique et le contrôle politique du pays. Mais si la super N.E.P., sur le modèle de la nouvelle politique économique mise en place par Lénine pour sauver la toute jeune U.R.S.S. dans les années 1920, adoptée par Deng Xiaoping pour sortir la République populaire de Chine du chaos a porté ses fruits, les incertitudes demeurent quant à l’avenir d’un régime confronté à de multiples contradictions.

Les miracles du développement économique

Après la période d’austérité qui a suivi la purge des plus réformistes des dirigeants chinois, l’accent est à nouveau mis sur la croissance et l’ouverture du pays aux investissements étrangers. Le P.N.B. passe alors de 354 milliards de dollars en 1988 à 425 milliards en 1995, avec un taux de croissance annuel moyen de 11 p. 100 depuis 1989. En outre, la R.P.C. possède aujourd’hui la deuxième réserve de change de la planète, avec 114 milliards de dollars au premier trimestre de 1997.

L’encouragement à la croissance

Alors que, depuis 1989, l’alternance des politiques d’austérité économique et de relance s’était poursuivie, Deng Xiaoping donne, au début de 1992, une impulsion majeure au bond en avant de l’économie chinoise, lors d’un voyage symbolique dans la zone économique spéciale de Shenzhen. Il s’oppose ainsi ouvertement aux tenants d’une politique d’austérité économique permettant de mieux contrôler les évolutions de la société. Le vice-Premier ministre Zhu Rongji qui avait lancé un plan d’austérité en seize points, se trouve ainsi implicitement désavoué dans ses tentatives de maîtrise de la croissance et de l’inflation. En octobre 1992, le XIVe congrès du P.C.C. entérine ces évolutions en créant le concept d’«économie socialiste de marché».

Le taux de croissance, qui était déjà élevé, dépasse, en 1992 et 1993, 12 et 13 p. 100, et le pouvoir communiste craint à nouveau les risques d’une surchauffe et les conséquences sociales qui peuvent l’accompagner. En 1992, l’inflation atteint 25 p. 100 en ville, et le déficit du commerce extérieur atteint 7 milliards de dollars en 1993. En revanche, les investissements étrangers, attirés par les perspectives de profit ouvertes par cette croissance remarquable, affluent à un rythme soutenu. Pour la seule année 1994, le total des investissements étrangers en Chine s’élève à 33,8 milliards de dollars et la R.P.C. concentre 40 p. 100 des investissements étrangers dans les pays en développement.

Les risques récurrents de la surchauffe

En 1994, la poussée inflationniste, qui se maintient au-dessus de 20 p. 100 et touche particulièrement les prix alimentaires depuis la mise en place de la réforme des prix, inquiète le pouvoir, qui tente de revenir sans succès à un plus grand contrôle de l’économie. Le prix du riz augmente de plus de 40 p. 100 à la suite de la libéralisation du prix des céréales et le déficit du commerce extérieur atteint 12 milliards de dollars, alors que l’augmentation incontrôlée des investissements entraîne l’importation de machines et de matières premières nécessaires à une production croissante.

En 1995, un coup d’arrêt est donné à la réforme des prix et la diminution du taux de croissance permet un meilleur contrôle des importations et de l’inflation. À la mort de Deng Xiaoping, la Chine apparaît aux yeux de ses partenaires occidentaux et asiatiques comme prometteuse de toutes les possibilités mais également de tous les risques.

La marche vers la puissance

Principal artisan de la répression en 1989, l’Armée populaire de libération (A.P.L.) a vu, depuis lors son rôle de garant de l’ordre interne renforcé, notamment au Tibet et au Xinjiang, régulièrement secoués par des mouvements favorables à une autonomie élargie par rapport au pouvoir han établi à Pékin. Soucieux de se ménager le soutien de l’armée, parfois tentée d’imposer son propre jeu, Deng Xiaoping et ses successeurs ont donc choisi de privilégier financièrement l’A.P.L., dont le retard en termes de formation et d’équipement était devenu particulièrement criant après la démonstration de force offerte par les Occidentaux lors de la guerre du Golfe de 1990-1991.

Par ailleurs, le recours persistant du régime à une rhétorique nationaliste agressive a progressivement fait évoluer la stratégie de la R.P.C. d’une position essentiellement défensive, fondée sur une mobilisation massive de forces pléthoriques, à une stratégie plus offensive, tournée vers l’affirmation des droits de la Chine sur les zones maritimes qu’elle revendique en mer de Chine du Sud et en mer de Chine orientale.

La Chine et l’Asie

Cette montée en puissance d’une Chine libérée de la menace terrestre soviétique provoque l’inquiétude des voisins de Pékin. La formidable croissance économique permet, par ailleurs, à la R.P.C. de se doter des moyens de ses ambitions, en procédant à la modernisation de ses forces maritimes. Depuis la fin des années 1980, Pékin s’est emparé progressivement de plusieurs îlots en mer de Chine méridionale, accroissant les doutes de ses voisins quant à sa capacité à s’intégrer harmonieusement dans le système régional.

Alors que, à la suite des événements de juin 1989, la R.P.C. s’était retrouvée pour un temps isolée sur la scène internationale, les dirigeants chinois tentent d’améliorer leurs relations avec l’ensemble des pays d’Asie. Ces derniers, par ailleurs, pouvaient être tentés par le discours sur les «valeurs asiatiques» tenu par Pékin face aux anciennes puissances coloniales occidentales. Après 1989, les dirigeants chinois favorisent la normalisation des relations avec le Vietnam socialiste, très affaibli par la chute de son allié soviétique, en dépit d’un contentieux alourdi par les questions de souveraineté en mer de Chine méridionale.

En 1990, Pékin établit des relations diplomatiques avec Singapour, enclave chinoise au sein des pays de l’A.S.E.A.N., et avec l’Indonésie. La multiplication des liens économiques entre la R.P.C. et les pays d’Asie du Sud-Est par l’intermédiaire d’importantes communautés chinoises établies dans la région, contribue également à favoriser dans un premier temps le développement d’un réseau d’intérêts communs.

Le Japon, dont les investissements en R.P.C. se développent considérablement au cours de la même période, est également le premier des pays développés à rétablir ses programmes d’aide à la Chine en 1990. En visite en Chine en 1991, le Premier ministre Kaifu invoque les liens particuliers qui unissent la Chine et le Japon pour expliquer cette apparente indulgence de T 拏ky 拏 à l’égard des dirigeants chinois. En butte aux critiques permanentes des autorités chinoises pour les exactions commises par l’armée japonaise lors de la guerre sino-japonaise, entre 1937 et 1945, T 拏ky 拏 souhaite marquer l’ouverture d’une nouvelle ère dans les relations entre les deux pays et, en 1992, envoie le nouvel empereur, Akihito, en Chine, ce qui constitue la première visite d’un empereur du Japon sur le territoire chinois.

Toutefois, si les pays asiatiques cherchent à poursuivre leur stratégie d’intégration pacifique de la Chine à la communauté régionale, le discours ultranationaliste en vigueur à Pékin et les avancées chinoises en mer de Chine méridionale provoquent de nombreuses réactions d’inquiétude. Tout d’abord, la construction d’une piste d’atterrissage sur Woody Island (archipel des Paracels dont les Chinois s’étaient emparés dès 1974), puis l’adoption, en février 1992, d’une loi sur les eaux territoriales intégrant l’ensemble des mers de Chine méridionale et orientale au territoire chinois, et le fait que, pour la première fois, la R.P.C. se soit attaqué à une puissance autre que le Vietnam en mer de Chine méridionale en s’emparant, au printemps de 1995, de Mischief Reef, dans les Spratleys, revendiquée par les Philippines, ont particulièrement contribué à la montée de ce sentiment d’inquiétude.

Les relations entre la Chine et Taiwan constituent un autre sujet de tension régionale. Les progrès de la démocratie taiwanaise et l’élection du président de la République au suffrage universel, en mars 1996, pour la première fois dans l’histoire de la Chine, contraste avec l’absence totale de démocratie sur le continent. À l’été de 1995, après que les États-Unis eurent accepté d’accorder un visa au président taiwanais Lee Teng-hui, et, au printemps de 1996, à la veille de l’élection présidentielle, l’A.P.L. organise des exercices militaires et des tirs de missiles à blanc à quelques kilomètres des côtes taiwanaises, provoquant la mise en mouvement de deux porte-avions américains. Pourtant, en dépit de l’absence de liens directs officiels, l’interdépendance des économies chinoise et taiwanaise se poursuit. Taiwan devient le deuxième investisseur en Chine, derrière Hong Kong, et la R.P.C. est aujourd’hui le premier marché d’exportation de l’île derrière les États-Unis.

Les relations avec les États-Unis

Après 1989, les relations entre la Chine et les États-Unis se dégradent au niveau tant idéologique et politique qu’économique. La montée en puissance d’une Chine plus agressive en Asie pousse les États-Unis, un moment tentés par une réduction importante de leurs forces dans la région, à poser la question de l’endiguement de la puissance chinoise, qui ne semble pas vouloir se plier aux règles d’un jeu international apaisé.

Dans le prolongement de la répression de 1989, les autorités chinoises développent un discours antioccidental et antiaméricain, dénonçant la «contamination idéologique» de l’Occident et les tenants de la théorie de l’évolution pacifique des régimes socialistes. Jouant toutefois de l’intérêt présenté par le marché chinois et des rivalités qui existent entre l’Europe et les États-Unis, Pékin rétablit progressivement ses positions, d’abord en Europe, avec les visites de Li Peng et de Jiang Zemin en 1992, en 1994 et en 1996, puis, dans une moindre mesure, avec les États-Unis qui, en dépit des divergences sur la question des droits de l’homme, restent pour la R.P.C. un partenaire essentiel.

En décembre 1990, l’abstention de la R.P.C. au Conseil de sécurité de l’O.N.U. autorise l’intervention des puissances occidentales en Irak, derrière les États-Unis, et contribue à la réinsertion du pays dans la communauté internationale, en dépit de la tache du 4 juin 1989. Les relations avec les États-Unis se dégradent à nouveau, en raison du soutien américain à Taiwan et au dalaïlama qui est reçu à la Maison Blanche en 1991 par le président Bush puis, à nouveau, en 1992 par le président Clinton. Les ventes d’armes chinoises à des pays que Washington considère comme sensibles – l’Iran, l’Irak ou le Pakistan – constituent une autre source de frictions. En novembre 1993 toutefois, le président Clinton accepte de rencontrer le président Jiang Zemin au premier sommet de l’A.P.E.C. à Seattle. En 1994, il accepte de dissocier le renouvellement annuel de la clause de la nation la plus favorisée accordée à la Chine et les progrès réels accomplis par celle-ci dans le respect des droits de l’homme. Au-delà de cette question, la R.P.C. apparaît toutefois aux yeux des États-Unis comme une menace émergente qu’il s’agit de contenir. Face à cette méfiance de plus en plus largement partagée, tant en Asie qu’aux États-Unis, Pékin choisit de se rapprocher de la Russie et d’assurer la sécurité de ses frontières continentales en normalisant ses relations avec elle.

La Chine et l’ex-monde soviétique

Les relations sino-russes sont marquées, depuis l’arrivée au pouvoir de Boris Eltsine, en 1991, par le pragmatisme et l’intérêt. En imposant des accords frontaliers avantageux pour elle à une Russie impuissante à lui résister, la R.P.C. assure ses arrières continentaux. Si la visite «historique» de Mikhaïl Gorbatchev à Pékin, en mai 1989, a été éclipsée par les manifestations en faveur de la démocratie, les négociations frontalières engagées à cette occasion n’ont pas été interrompues. La réduction massive des troupes soviétiques à la frontière chinoise, annoncée au mois de décembre 1988, s’est poursuivie de manière continue, et les accords frontaliers signés en 1997 entre la Chine, la Russie et les républiques d’Asie centrale prévoient une démilitarisation de la frontière selon des termes discutés lors des premiers entretiens avec Mikhaïl Gorbatchev en 1989.

Ce processus continu d’amélioration des relations a été ponctué entre 1989 et 1997 par les visites de Li Peng à Moscou dès le mois de mars 1990, par celle de Jiang Zemin en mai 1991 et par celle de Boris Eltsine à Pékin au mois de décembre 1992 qui devait établir les fondements d’un «pacte stratégique» entre les puissances russe et chinoise, désireuses d’affirmer face aux États-Unis leur attachement au principe de multipolarité.

L’élément le plus spectaculaire des relations sino-russes depuis le début des années 1990 reste toutefois le développement considérable de la coopération militaire. La fourniture, par une Russie appauvrie, d’armes sophistiquées à la Chine nouvellement enrichie ont permis à cette dernière de procéder – en dépit de l’embargo imposé par les pays occidentaux sur les ventes d’armes à Pékin après les événements de 1989 – à l’amélioration de ses capacités de projection de forces. Ces ventes d’armes constituent aujourd’hui l’élément principal du commerce d’État à État entre la Chine et la Russie.

La pression démographique chinoise aux frontières extrême-orientales de la Russie, qui se traduit, notamment, par un formidable dynamisme commercial sur les marchés locaux, provoque toutefois de nouvelles inquiétudes au niveau régional. Certains stratèges russes dénoncent la contribution des marchands d’armes russes à la montée en puissance peut-être incontrôlable des armées chinoises.

La même méfiance couve également sous la normalisation des relations sino-indiennes. La visite du Premier ministre indien, Narasimha Rao, à Pékin, en 1993, a en effet permis de réduire la tension militaire aux frontières, sans toutefois faire disparaître les causes profondes d’une rivalité qui découle d’une lutte de puissances, fondamentale sur la scène asiatique.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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